Un mois de combats

Le 22 juin, les équipes du Journal du Dimanche décidaient de se mettre en grève pour contester la décision de la direction du média de nommer à sa tête l'ancien directeur de la rédaction de l'hebdomadaire d'extrême-droite, Valeurs Actuelles. Depuis, la direction du JDD est restée sourde à nos revendications, réitérées chaque jour : renoncer à la nomination de Geoffroy Lejeune, dont les valeurs sont en totale contradiction avec celles du JDD, et offrir aux journalistes de la rédaction des garanties d'indépendance juridique et éditoriale.

Depuis un mois, nous portons ce combat avec fierté, revigoré chaque jour par les nombreux messages de soutien que nous recevons. Personnalités publiques, confrères, anciens collègues, abonnés, lecteurs et citoyens soucieux de l'avenir de la presse française, vous êtes des centaines à nous avoir écrit. A l'occasion de ce mois de combats, vous êtes plusieurs à avoir (re)pris la plume pour exprimer, une nouvelle fois, votre soutien à travers des textes chaleureux et motivants, que vous trouverez ci-dessous. Soyez en remerciés.

Le combat continue, pour un JDD libre et indépendant !

Un mois déjà

Un texte de la rédaction du JDD

Il y a un mois, Le Journal du Dimanche travaillait à la composition de son numéro 3989. L’événement de la semaine n’était pas encore déterminé. L’actualité de ce jeudi 22 juin, lendemain de l’explosion d’un immeuble à Paris, était encore dans toutes les têtes. Et puis, en une fraction de seconde, le JDD est lui-même devenu un sujet.


Il y a un mois, nous apprenions par la presse la nomination de Geoffroy Lejeune, tout juste débarqué de son poste de directeur de la rédaction de Valeurs actuelles pour son bilan économique et son ancrage trop à droite de l’extrême droite. Certains ont cru un instant à une blague, de mauvais goût. Mais aucun démenti immédiat. Pire, le silence, laissant toute une rédaction dans la stupeur.


Il y a un mois, la rédaction du JDD se mettait en grève à 99 %. Une décision prise en quelques secondes par des journalistes gagnés par l’émotion. Certains en étaient sûrs : ce cauchemar ne saurait durer, le doute allait se dissiper et, dès le lendemain, la direction le balaierait. Cela n’a pas été le cas, bien au contraire.


Depuis un mois, le nombre de grévistes, proche de la centaine, a très peu bougé. Signe d’une mobilisation sans faille face à cette rupture totale avec l’identité d’un journal vieux de soixante-quinze ans. Ce choix, Arnaud Lagardère est venu nous signifier cinq jours plus tard que c’était bien le sien. Mais tout indique qu’il porte la marque de Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe Lagardère et en passe d'en prendre le contrôle. Chaque jour, une participation massive. Chaque jour, un score massif.


Depuis un mois, l’émotion a laissé la place à l’organisation. Au fil des premières assemblées générales, des idées de commissions ont été jetées sur un paperboard. Une caisse de grève s’est mise en place, des actions ont été imaginées, subdivisant notre équipe en sous-commissions. S’est élaborée toute une microsociété où les chefs de service sont des petites mains, où des jeunes pigistes donnent des instructions à des CDI de longue date, où les frontières hiérarchiques s’effacent, où bienveillance et solidarité prédominent. Dans les messages au sein de notre groupe, les émojis cœur et pouce levé sont légion, les appels à prendre soin de soi quotidiens.


Depuis un mois, les soutiens affluent, toujours plus nombreux. D’anonymes dans la rue, à la vue de nos badges « JDD en grève », comme de personnalités. Très vite, les répertoires des uns et des autres se sont ouverts, des SMS ont été envoyés à profusion pour réunir les signatures de 650 acteurs de la vie publique dans une tribune, parue dans Le Monde le 26 juin. Personne n’a été ignoré, de la droite à la gauche, des syndicats au patronat, des chanteurs aux sportifs en passant par les cuisiniers et les grands auteurs. Certains nous ont ignorés. Comme par exemple ces ténors de la droite républicaine pourtant souvent à la une du journal. Certains sont même allés jusqu’à défendre le tournant idéologique emprunté par Europe 1 (Lagardère) et CNews (Vivendi-Bolloré). D’autres, plus nombreux, sont rapidement revenus vers nous. Certains se sont contentés d’un simple « oui », d’autres l’ont accompagné d’un point d’exclamation. D’autres encore ont rappelé pour dire leur soutien de vive voix, la gorge parfois serrée. Et beaucoup continuent à prendre des nouvelles.


Depuis un mois, nous avons imaginé des actions pour expliquer notre position, faire comprendre que ce combat nous dépasse et dépasse le simple sort du journal et de ceux qui le font. En quelques jours, avec l’appui de Reporters sans frontières (RSF), une soirée de soutien s’est organisée, remplissant un grand théâtre parisien de détermination et de quelques larmes. Notamment à l’écoute du témoignage poignant de Caroline Fontaine, licenciée de Paris Match quelques mois plus tôt.


Depuis un mois, nous avons interpellé la classe politique. À commencer par Emmanuel Macron, à qui nous avons demandé, dans une lettre relayée par Ouest-France, d’intervenir dans le débat. La réponse a été indirecte, avec la mise en place, attendue depuis longtemps, des états généraux du droit à l’information. Les lignes ont bougé aussi au Parlement : mercredi, plusieurs députés, issus de la Nupes et de la majorité présidentielle, ont déposé une proposition de loi transpartisane pour renforcer l’indépendance des médias.


Depuis un mois, les jours sont longs, courts, épuisants, rassurants, stressants, réjouissants, déprimants, mais toujours guidés par les deux objectifs de notre mouvement : l’opposition à la nomination de Geoffroy Lejeune et les demandes de garanties sur l’indépendance juridique et éditoriale de la rédaction. Nous pouvons compter sur les nombreux messages envoyés par les lecteurs. Ceux qui nous lisent depuis des décennies et ne comprennent pas le tournant radical imposé à leur journal. Ils nous donnent de la force.


Au bout d’un mois, nos demandes n’ont toujours pas été entendues. Demain, Le Journal du Dimanche ne paraîtra pas pour la cinquième fois d’affilée.

Le JDD a une histoire

Un texte de Patrice Trapier, ancien directeur adjoint du JDD, auteur de « Journal du Dimanche, 70 ans d’histoires »

Le Journal du Dimanche a une histoire, une longue histoire de trois quarts de siècles. C’est l’histoire d’un journal populaire, supplément du septième jour de France-Soir, devenu à partir des années 1990 le JDD, un hebdomadaire grand public de qualité.

Le Journal du Dimanche, c’est le plus ancien baromètre politique né avec les débuts de la Ve République ; c’est depuis 1988 le Top 50 des personnalités préférées des Français.

Le Journal du Dimanche, c’est une lignée prestigieuse de plumes de sensibilités diverses : Bernard Pivot, Philippe Labro, Ivan Levaï, Cabu et Wolinski, Françoise Giroud, Jorge Semprun, Katherine Pancol, Anna Gavalda, Philippe Sollers et tant d’autres… 

Le JDD, c’est un journal d’informations, d’enquêtes et d’analyses prisé par des lecteurs de droite, de gauche, du centre et d’ailleurs. 

Le JDD est lu au comptoir, sur des terrasses ou dans des jardins, dans des ministères et des entreprises. 

Le JDD, c’est le rendez-vous d’une journée particulière où l’on préfère se retrouver que se diviser, découvrir et comprendre que s’affronter. 

Le JDD est le journal qui paraît le jour des élections, ce qui lui confère un devoir de vigilance et de responsabilité. 

Le JDD fait partie du patrimoine de la presse française, il repose sur un équilibre fragile à l’ère des grandes plateformes, un pouvoir d’informer, un pacte de confiance, un capital commercial et publicitaire. Que deviendrait cet équilibre subtil si la prise d’otages en cours était couronnée de succès ? 

 

Patrice Trapier, ancien directeur adjoint du JDD, auteur de « Journal du Dimanche, 70 ans d’histoires », membre du comité de rédaction du 1-Hebdo

Bien-aimé journal, cher JDD. Tu nous as sauvés si souvent ! 

 
Un texte d'Erik Orsenna, écrivain, membre de l'Académie française, lauréat du prix Goncourt

Je hais les dimanches, chantait Juliette Gréco sur des paroles d’Aznavour. 


Mais c’était avant ! Avant que paraisse un journal qui allait guérir ce jour-là de ses maladies principales : l’ennui d’un jour vide et l’invasion de la famille. 


Bien-aimé journal, cher JDD. Tu nous as sauvés si souvent ! En profitant de notre temps libre pour nous expliquer le monde, et cet hexagone impossible (la France). En nous proposant des livres, de la musique, des musées improbables. 


Grâce à lui, cher JDD, le dimanche s’emplissait de tous les possibles. Et nous nous réveillions plus avertis, plus alertes le lundi que le samedi précédent. 


Vivement dimanche, nous nous sommes si souvent dit ! Et pas pour l’espérance d’une nouvelle poule au pot ! Pour ces retrouvailles avec ces grandes pages pleines de trésors. 


Et puis un Ogre est arrivé, un Ogre original dans l’espèce des Ogres car sa nourriture à lui, c’est la liberté des autres. Un Ogre Croisé, par ailleurs, car, nouvelle pucelle d’Orléans, il croit entendre des voix. Des voix lui enjoignant de sauver la France. 


L’Ogre a, comme à son habitude, dévoré toute liberté dans le journal qu’il venait d’acheter. 


Prouvant, une fois de plus, que du Grand Remplacement c’est lui l’ordonnateur. 


Le remplacement des hommes et femmes libres, vous savez, celles et ceux qu’on appelle les journalistes, oui, leur remplacement par des valets, oui des valets, déguisés en croisés d’opérette. 


Erik Orsenna

Du grand avec du petit 

 

Un texte de Philippe Delerm, écrivain


C'est un article du JDD daté du 11 janvier I998. Vingt-cinq ans. Je l'ai gardé précieusement.
Il s’agit d'un portrait, après une rencontre avec Marie-Laure Delorme – presque mon homonyme. L’échange, dans les locaux du Mercure de France, où plane toujours le souvenir de Paul Léautaud, avait été chaleureux. L'article, très bienveillant mais sans flagornerie, venait à point pour moi. Un an après le maelström qu’avait été dans ma vie la publication de La Première Gorgée de bière, juste au moment où sortait en librairie un livre très différent, Il avait plu tout le dimanche, ce portrait fin, illustré par des commentaires – Marie-Laure Delorme avait interrogé à mon sujet Patrice Leconte et Éric Holder, cher compagnon fidèle de minimalisme décédé en 2019 et auquel mon nouveau recueil de textes courts est dédié – restituait des perspectives justes avec des jugements fondés. Au cours de notre conversation, Marie-Laure Delorme m’avait confié avoir trouvé obscène la question d’un écrivain célèbre aujourd’hui disparu rencontré pour un article du même ordre et qui lui avait demandé quel était le tirage du JDD. Une journaliste blessée qu’on lui parle de tirage, un écrivain lassé qu’on lui parle d'un livre en évoquant toujours le nombre d’exemplaires vendus : nous étions sûrement faits pour nous comprendre, au sein du jeu médiatique. Marie-Laure Delorme avait intitulé son précieux papier Il fait du grand avec du petit. J’espère que c’est un peu vrai. Mais en tout cas, merci pour la devise.

Philippe Delerm

Le JDD aux mains de l'extrême droite, c'est un cauchemar 

Un texte de Marie Darrieussecq, écrivaine et lauréate du prix Médicis


 

Le JDD aux mains de l’extrême droite, c’est un cauchemar. Je lisais le JDD avec une affection qui n’empêchait pas des désaccords, en confiance. Le JDD s’invitait avec le parfum du café, on avait le temps, le dimanche. Cette atmosphère de petit déjeuner au lit, autant vous dire qu’avec un Geoffroy Lejeune ça ne va pas le faire. Je souhaite que ce journal reste dirigé et écrit par des humains conscients que nos valeurs essentielles n’ont rien à voir avec celles que lui et Bolloré représentent.


Un de mes regrets, la cinquantaine passée, c’est qu’on continue à éduquer nos gosses, à l’école, en leur faisant croire que la raison mène le monde. Que les Lumières, la logique, la science, l’angle droit et la conscience, la sagesse et le savoir historique, sont aux manœuvres. Il faudrait aussi leur enseigner que la pulsion de mort, la haine de soi et de l’autre, le goût de l’esclavage et de la servitude volontaire, et le rejet de la démocratie, sont également aux affaires. Le JDD, à sa manière, nous en prévenait chaque semaine.


Marie Darrieussecq

Pas de dimanche sans JDD

Un texte de Tahar Ben Jelloun, écrivain et lauréat du prix Goncourt


Pas de dimanche sans JDD. J’étais un habitué de la chronique de mon ami Bernard Pivot et puis j’aimais me promener dans ce journal comme dans un jardin toujours fleuri.

L’extrême droite a toujours eu le même réflexe : contrôler la culture. Quelle bêtise ! La culture, ça ne se contrôle pas, ça ne se soumet pas à des censures, ça échappe à la laideur et à la médiocrité de ceux qui veulent en réduire l’existence. C’est l’autre oxygène dont ont besoin toutes les sociétés.

Toutes les dictatures se sont trompées en s’attaquant à la liberté de créer, de s’exprimer, d’imaginer, de donner libre cours à la fantaisie, au rire, à l’humour, bref à l’intelligence et à la beauté des échanges.

Un journal est vivant parce qu’il est ouvert ; portes et fenêtres doivent rester ouvertes quelle que soit la météo.

Tout journal a besoin qu’un vent de liberté, de couleurs, de musiques, de chants le traverse et en fasse un enchantement tout en informant sur la douleur du monde.


Étouffer un journal, c’est ringard, stupide et cruel.

Que le Monsieur désigné pour la sale besogne reparte à ses pages en papier glacé, glacé comme le programme de celui qui veut tout acheter, tout dominer, tout accaparer.

Il n’aura que notre tristesse, jamais notre estime.

Vive la liberté de dire, d’informer, de créer, de peindre et de chanter même quand le monde pleure, tant le malheur et la bêtise le harcèlent. 

 

Tahar Ben Jelloun

Ah, mon petit Lejeune

Un texte de Nicolas Mathieu, écrivain et lauréat du prix Goncourt


Ah, mon petit Lejeune, comme je suis gai et ravigoté de vous voir prendre le commandement de ce pénible établissement dominical. Le JDD toussotait depuis belle lurette, perclus, mâché, de l’emballage pour le poissonnier, ni plus ni mieux. Mais vous voilà, remède de cheval, purgatif pyrotechnique. J’en rigole et tous les emmerdeurs à ma suite. Il faut admettre que votre bonhomme au cul cousu d’or est, comme Savonarole ou Goebbels, un type de haute conviction. Il a vidé Canal comme un poulet. On se demande la manière dont vous allez récurer le canard où l’on vous catapulte. On s’amuse, on rigole, mieux vaut ça que crever, même si ça n’empêche pas. En tout cas, il se mitonne ces temps-ci une pente certaine dont cette vieille chiasse de nation a bien la nécessité. Je les vois toute la journée moi, claudiquant, subsidiés, frisés, chacun sa drogue, son addiction, sa manie, sa plainte spécifique. C'est une lassitude d’abîme. Ma plaque m’en donne à voir, je puis vous l’assurer. Le défilé ! Venez me rendre visite, j’ai de quoi faire des sommaires pour dix années. Je vous la souhaite bien bonne, Lejeune. Des types comme vous me rappellent mes meilleures années. 

 

Nicolas Mathieu